Principe de légalité : définition, sources et limites (L2)

En bref : le principe de légalité est le principe selon lequel l’administration, lorsqu’elle édicte des actes administratifs, doit respecter les normes qui lui sont supérieures.

Entendu au sens large en droit administratif, il englobe le bloc de constitutionnalité, les traités et le droit de l’Union européenne, les lois et ordonnances ratifiées, les principes généraux du droit (PGD), les autres règlements et, de plus en plus, le droit souple.

Ce principe connaît deux séries de limites : les régimes textuels d’exception (article 16 de la Constitution, état de siège, état d’urgence) et la théorie jurisprudentielle des circonstances exceptionnelles (CE 28 juin 1918, Heyriès ; CE 28 février 1919 Dames Dol et Laurent).

Le principe de légalité occupe donc une place considérable dans un cours de droit administratif (souvent un chapitre entier, parfois deux). Et c’est logique : c’est lui qui répond à la question centrale de la matière, celle de savoir sous quelles règles l’administration agit.

Le chapitre s’organise presque toujours autour de trois blocs, et je vous conseille de garder cette structure en tête tout au long de vos révisions :

  1. La notion de légalité : qu’entend-on exactement par « légalité » ?
  2. Les sources de la légalité : quelles sont les normes que l’administration doit respecter ?
  3. Les limites au principe de légalité : dans quels cas peut-on s’en écarter ?

Qu’est-ce que le principe de légalité ?

Le principe de légalité est le principe selon lequel l’administration, lorsqu’elle agit et prend des actes administratifs, doit respecter les normes qui lui sont supérieures.

Reprenons la pyramide des normes. L’administration se situe tout en bas : c’est elle qui prend les règlements (décrets du Président de la République ou du Premier ministre, arrêtés ministériels, préfectoraux, municipaux) et les décisions individuelles.

Or, en vertu de la hiérarchie des normes, toute norme inférieure doit respecter la norme supérieure. Appliqué à l’administration, ce mécanisme porte un nom : le principe de légalité.

Concrètement, quand un maire prend un arrêté de police, cet arrêté doit être conforme :

  • au bloc de constitutionnalité
  • aux traités internationaux et au droit de l’Union européenne
  • aux lois et aux ordonnances ratifiées
  • aux principes généraux du droit
  • aux règlements pris par les autorités qui lui sont supérieures

Égalité ou légalité : attention au piège

⚠️ Erreur qui coûte des points dans chaque copie : égalité et légalité sont deux notions radicalement différentes.

  • La légalité (un seul mot, avec un « l ») = c’est la conformité aux normes supérieures.
  • L’égalité = le principe selon lequel les administrés sont traités de manière identique dans des situations comparables (notamment devant le service public).

Un correcteur qui lit « le principe d’égalité impose à l’administration de respecter la loi » comprend immédiatement que la notion n’est pas maîtrisée. Autant éviter alors… 😉

Quels actes l’administration prend-elle ?

Avant d’aborder les sources de la légalité, il faut savoir précisément à quoi ce principe s’applique. L’administration édicte deux grands types d’actes.

Les actes administratifs réglementaires (les règlements)

Un règlement est un acte de portée générale, abstraite et impersonnelle (exactement comme une loi). La différence concerne l’auteur de l’acte : la loi est votée par le Parlement, le règlement est pris par l’administration (gouvernement, préfet, maire).

💡 Désormais, à chaque fois que vous verrez l’expression “acte réglementaire”, sachez qu’on parle des “règlements”. Les expressions sont synonymes.

Au sein des règlements, une distinction centrale doit être maîtrisée dès le début du cours.


Règlement autonomeRèglement d’application
FondementArticle 37 de la ConstitutionUne loi qui renvoie à un texte d’application
DomaineToutes les matières non listées à l’article 34 de la ConstitutionPrécise les modalités d’application d’une loi
ExempleDécret intervenant dans une matière hors du domaine de la loi« Un décret en Conseil d’État fixe les conditions d’application du présent article. »

Le raisonnement à retenir pour les règlements autonomes :

  • L’article 34 de la Constitution liste les matières relevant du domaine de la loi
  • L’article 37 de la Constitution précise que tout ce qui n’y figure pas relève du domaine du règlement.

Les actes administratifs individuels

À l’inverse du règlement, l’acte administratif individuel affecte la situation d’une personne déterminée.

Exemples classiques :

  • une sanction disciplinaire infligée à un fonctionnaire
  • l’attribution ou le refus d’un permis de construire

💡 Conseil du prof : la distinction règlement / acte individuel n’est pas décorative (ce n’est pas un meuble Ikea). Les règlements et les actes administratifs individuels ne sont pas soumises aux mêmes par rapport à la publicité de l’acte, au retrait (ou de l’abrogation) ou aux délais de recours.

Légalité au sens strict ou au sens large ?

C’est un point souvent mal compris : selon les cas, on parle de la conception stricte ou de la conception large de la légalité.


Conception étroite (stricte)Conception large
ContenuLa loi seule, en tant qu’acte voté par le ParlementToutes les normes supérieures à l’acte administratif
PortéeRestrictiveConstitution, traités, droit de l’UE, lois, PGD, règlements supérieurs


En droit administratif, c’est la conception large qui prévaut. Quand votre professeur de droit administratif vous parle du principe de légalité, il n’entend pas seulement la loi : il évoque l’ensemble du bloc de normes supérieures.

C’est d’ailleurs le sens que l’on retrouve dans l’expression « contrôle de légalité des règlements » : le juge administratif vérifie qu’un décret ou un arrêté respecte la loi, mais aussi les traités, le droit de l’Union européenne, les PGD et le bloc de constitutionnalité.

Ce contrôle de légalité est principalement effectué par les juridictions administratives (et, à titre exceptionnel, par les juridictions judiciaires).

💡 Par conséquent, gardez en tête que ce sont principalement les juridictions administratives qui réalisent le contrôle de constitutionnalité des règlements (règlements -> bloc de constitutionnalité), le contrôle de conventionnalité des règlements (règlements -> bloc de conventionnalité) et les autres contrôles (règlement -> loi / règlement -> PGD).

Quelles sont les sources du principe de légalité ?

Reprenons la pyramide de haut en bas.

1. Les normes constitutionnelles

Au sommet : le bloc de constitutionnalité. Le contenu de ce bloc dont a été progressivement précisé par le Conseil constitutionnel, notamment depuis sa décision Cons. const. 16 juillet 1971, Liberté d’association.

Élément du blocContenu principal
Constitution du 4 octobre 1958 et son préambuleOrganisation et fonctionnement de l’État
Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946Droits sociaux et économiques (droit de grève, droit à l’instruction…)
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789Droits civils et politiques
Charte de l’environnement de 2004Droits et devoirs environnementaux
PFRLRPrincipes fondamentaux reconnus par les lois de la République
PVCPrincipes à valeur constitutionnelle
OVCObjectifs à valeur constitutionnelle (ex. : objectif d’intelligibilité et d’accessibilité de la loi)


Les PFRLR (principes fondamentaux reconnus par les lois de la République) sont des principes dégagés par le Conseil constitutionnel à partir de lois républicaines, généralement issues de la IIIe République. L’exemple le plus connu : la liberté d’association, consacrée sur le fondement de la loi du 1er juillet 1901, par la décision du 16 juillet 1971.

⚠️ Ne confondez jamais PFRLR et PGD.

  • PFRLR → dégagés par le Conseil constitutionnel (quasiment) → valeur constitutionnelle
  • PGD → dégagés par le juge administratif → valeur infra-législative et supra-décrétale

2. Les normes internationales et européennes

L’administration doit respecter les traités internationaux. Ce principe résulte de CE Ass., 30 mai 1952, Dame Kirkwood, décision par laquelle le Conseil d’État admet qu’un règlement puisse être contrôlé au regard d’un traité international.

Deux conditions et distinctions à maîtriser :

a) L’effet direct du traité. Pour qu’un traité soit invocable devant le juge administratif, il doit être d’effet direct. Les critères de cet effet direct ont été définis par CE Ass., 11 avril 2012, GISTI et FAPIL.

b) Règlement européen ou directive européenne ?


Règlement de l’Union européenneDirective de l’Union européenne
EffetDirect, immédiatement applicableNécessite une mesure de transposition
TranspositionAucuneLoi ou décret de transposition
InvocabilitéImmédiateSous conditions dégagées par la jurisprudence


⚠️ Piège de vocabulaire : le « règlement » français (article 37 de la Constitution) et le « règlement » de l’Union européenne n’ont rien à voir. Précisez toujours de quel règlement vous parlez, ça évitera des contresens.

c) L’articulation Constitution / droit de l’Union européenne. C’est le point le plus délicat du chapitre, et une source classique de sujets de dissertation et de commentaire d’arrêt.

DécisionDateApport
CJCE, Costa c/ ENEL15 juillet 1964Principe de primauté du droit communautaire
CE Ass., Sarran et Levacher30 octobre 1998Dans l’ordre interne, la Constitution prime sur le traité
Cass. Ass. plén., Mlle Fraisse2 juin 2000Même solution pour l’ordre judiciaire
CC, Loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN)10 juin 2004Contrôle de constitutionnalité d’une loi de transposition
CE Ass., Société Arcelor Atlantique et Lorraine8 février 2007Contrôle de constitutionnalité d’un décret de transposition, par équivalence des protections
CE Ass., French Data Network21 avril 2021Réserve de l’identité constitutionnelle de la France

💡 Conseil du prof : L’arrêt French Data Network est probablement la décision la plus difficile du programme de L2.

Ne cherchez pas à la maîtriser dans ses moindres détails dès le premier passage : retenez d’abord l’idée générale (le Conseil d’État réserve les exigences constitutionnelles n’ayant pas d’équivalent en droit de l’Union), puis approfondissez.

3. Les lois et les ordonnances

L’administration doit évidemment respecter la loi, acte général et abstrait voté par le Parlement.

Elle doit également respecter les ordonnances de l’article 38 de la Constitution, mais avec une nuance chronologique essentielle :


Par l’article 38, le gouvernement se fait autoriser par le Parlement à intervenir dans une matière relevant normalement du domaine de la loi (article 34). I

l faut donc bien articuler trois articles :

  • Article 34 de la Constitution : c’est le domaine de la loi
  • Article 37 de la Constitution : c’est le domaine du règlement (tout ce qui n’est pas à l’article 34)
  • Article 38 de la Constitution : ce sont les ordonnances

4. Les principes généraux du droit (PGD)

Les PGD sont des principes dégagés par le juge administratif, sans texte, et que l’administration doit respecter.

Leur valeur dans la hiérarchie a été précisée par la doctrine majoritaire à partir de CE Ass., 26 juin 1959, Syndicat général des ingénieurs-conseils : les PGD ont une valeur supra-décrétale mais infra-législative.

Autrement dit : au-dessus des règlements, en dessous des lois.

ArrêtDatePGD consacré
CE Ass., Aramu26 octobre 1945Respect des droits de la défense
CE Ass., Société du journal L’Aurore25 juin 1948Non-rétroactivité des actes administratifs
CE Ass., GISTI, CFDT et CGT8 décembre 1978Droit de mener une vie familiale normale
CE Ass., Société KPMG24 mars 2006Sécurité juridique
Les principaux principes généraux du droit

5. Les autres règlements (supérieurs)

L’administration doit aussi respecter les règlements pris par les autorités qui lui sont supérieures.

Un arrêté municipal doit respecter l’arrêté préfectoral, qui doit respecter l’arrêté ministériel, qui doit respecter le décret du Premier ministre. C’est la hiérarchie interne au bloc réglementaire.

6. Le droit souple (soft law)

C’est une évolution majeure de ces dernières années.

Le droit souple désigne des actes qui n’ont pas d’effet contraignant direct (recommandations, avis, prises de position, communiqués) mais qui incitent et influencent les comportements sans sanctionner.

Pendant longtemps, les actes de droit souple ne pouvaient pas faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir. Cependant, les choses ont aujourd’hui changé : ces actes sont désormais contestables devant le juge administratif :

ArrêtDateApport
CE Ass., Société Fairvesta International et Société NC Numericable21 mars 2016Recevabilité du recours contre les actes de droit souple des autorités de régulation
CE Ass., Mme Le Pen (n° 426389)19 juillet 2019Extension aux prises de position publiques de la HATVP
CE Sect., GISTI12 juin 2020Recours contre les documents de portée générale (circulaires, notes, instructions)

Exemples concrets de droit souple : une recommandation de l’Autorité de la concurrence, une prise de position de l’Autorité des marchés financiers, une circulaire ministérielle.

Quelles sont les limites au principe de légalité ?

Dans certaines situations de crise, l’administration peut prendre des actes qui seraient illégaux en temps normal, mais qui seront validés en raison de circonstances exceptionnelles.

Il existe deux séries de limites, à ne surtout pas confondre.

1. Les régimes textuels d’exception

Ce sont des régimes prévus par un texte : la Constitution ou la loi.

RégimeFondementObjet
Pouvoirs exceptionnels du PrésidentArticle 16 de la ConstitutionConcentration des pouvoirs entre les mains du chef de l’État en cas de menace grave et immédiate
État de siègeArticle 36 de la ConstitutionTransfert de pouvoirs de police aux autorités militaires (contexte de guerre)
État d’urgenceLoi du 3 avril 1955Renforcement des pouvoirs des autorités civiles, notamment du ministre de l’Intérieur
~~État d’urgence sanitaire~~Loi du 23 mars 2020Abrogé par la loi du 30 juillet 2022

💡 Conseil du prof : mentionner l’abrogation de l’état d’urgence sanitaire par la loi du 30 juillet 2022 est un excellent moyen de montrer que votre cours est à jour. C’est le genre de détail qui montre au correcteur une bonne maîtrise de la matière.

2. La théorie jurisprudentielle des circonstances exceptionnelles

Le juge administratif a consacré la théorie jurisprudentielle des circonstances exceptionnelles : l’administration peut temporairement s’écarter des règles de légalité ordinaire en raison de circonstances graves.

Les 2 arrêts fondamentaux sont :

  • CE 28 juin 1918, Heyriès
  • CE 28 févr. 1919, Dames Dol et Laurent
ArrêtDateApport
CE, Heyriès28 juin 1918Consécration de la théorie : validation d’actes pris en temps de guerre
CE, Dames Dol et Laurent28 février 1919Application aux mesures de police ; le juge apprécie la légalité au regard des circonstances de temps et de lieu


Dans Dames Dol et Laurent, le préfet maritime de Toulon avait pris en 1916 des arrêtés restreignant fortement l’activité de « filles galantes » aux abords du camp retranché. Le Conseil d’État valide ces mesures, jugées justifiées au regard des nécessités de l’état de guerre.

💡 Point important pour un commentaire : la théorie n’écarte pas le contrôle du juge, elle en déplace le curseur. Le juge continue de contrôler, mais il apprécie la proportionnalité au regard du contexte de crise.

Récapitulatif des arrêts à connaître sur le principe de légalité

Arrêt / décisionDatePortée
CE, Heyriès28 juin 1918Théorie des circonstances exceptionnelles
CE, Dames Dol et Laurent28 février 1919Circonstances exceptionnelles et mesures de police
CE Ass., Aramu26 octobre 1945Consécration des principes généraux du droit
CE Ass., Société du journal L’Aurore25 juin 1948PGD de non-rétroactivité des actes administratifs
CE Ass., Dame Kirkwood30 mai 1952Un règlement doit respecter les traités internationaux
CE Ass., Syndicat général des ingénieurs-conseils26 juin 1959Valeur supra-décrétale et infra-législative des PGD
CJCE, Costa c/ ENEL15 juillet 1964Primauté du droit communautaire
CC, Liberté d’association (n° 71-44 DC)16 juillet 1971Élargissement du bloc de constitutionnalité, PFRLR
CE Ass., GISTI, CFDT et CGT8 décembre 1978PGD du droit de mener une vie familiale normale
CE Ass., Sarran et Levacher30 octobre 1998Primauté de la Constitution dans l’ordre interne
Cass. Ass. plén., Mlle Fraisse2 juin 2000Même solution devant le juge judiciaire
Cons. const., Loi LCEN10 juin 2004Constitutionnalité d’une loi de transposition
CE Ass., Société KPMG24 mars 2006PGD de sécurité juridique, mesures transitoires
CE Ass., Société Arcelor Atlantique et Lorraine8 février 2007Contrôle d’un décret de transposition, équivalence des protections
CE Ass., GISTI et FAPIL11 avril 2012Critères de l’effet direct des traités
CE Ass., Fairvesta et Numericable21 mars 2016Justiciabilité du droit souple
CE Ass., Mme Le Pen19 juillet 2019Extension du recours contre les actes de droit souple
CE Sect., GISTI12 juin 2020Recours contre les documents de portée générale
CE Ass., French Data Network21 avril 2021Identité constitutionnelle et droit de l’Union

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FAQ : les questions fréquentes sur le principe de légalité

En résumé

Le principe de légalité tient en une phrase : l’administration doit respecter les normes qui lui sont supérieures.

Pour vous révisions, voici les 3 points importants :

  1. Maîtriser la structure du chapitre (notion de légalité, sources de légalité, limites de légalité)
  2. Connaître la pyramide dans le détail : bloc de constitutionnalité, normes internationales et européennes, lois et ordonnances, PGD, règlements supérieurs (et éventuellement droit souple).
  3. Dater précisément les arrêts (la matière est mouvante, donc autant éviter les anachronismes)

Pour aller plus loin : mes fiches de droit administratif contiennent le schéma complet de la pyramide des sources de la légalité, le tableau des régimes d’exception et une liste étendue des PGD. Le RAIDA (Recueil des arrêts importants du droit administratif) vous donne toutes les portées classées par thématique.

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